Les communs, un autre rapport à l’économie
1 -Les communs pour “ré-encastrer l’économie” dans notre société et pas l’inverse
En décidant de nous organiser en « communs », nous instaurons à tout coup un « autre rapport à l’économie ». Cela ne veut pas dire que nous nous interdisons les échanges ni même le commerce entre nous, ni d’être éventuellement rémunérés pour réaliser ce qui nous paraît nécessaire pour développer, protéger, .. les ressources auxquelles nous avons besoin d’avoir accès ou que nous voulons créer. Cela veut dire que, à la différence de ce qui se passe dans un « marché » au sens capitaliste, l’organisation en « communs » vise la régénération conjointe de la communauté concernée ET de la ressource. Par ailleurs, à la différence de ce qui se passe quand c’est l’Etat qui décide d’une redistribution de biens et services et qui l’organise, les communs reposent sur les contributions des personnes concernées, qui décident ensemble des règles quant à la propriété, l’usage des ressources créées, les modalités de prise de décision, le règlement des conflits, etc.. (ces principes résultent de l’observation, faite par Elinor Ostrom, des pratiques des communs partout dans le monde et qui lui ont valu l’équivalent du prix Nobel d’économie).En ce sens, on peut dire que les communs allient indéfectiblement une fonction politique, une fonction sociale ET une fonction économique (même si le « service » rendu est gratuit). Ils constituent une des façons de lutter le désencastrement de l'économie dénoncé par Karl Polanyi : quand le libéralisme permet au « marché » de s’affranchir de toutes les règles sociales et morales, d’une société, il montre que cela conduit immanquablement au fascisme. Les communs réencastrent l’économie dans la société, en organisant la discussion pour respecter les limites planétaires.
2 - Les communs pour « gouverner » les biens communs
A la différence des biens communs « en général » (eau, forêt, places publiques, réseaux de transport, internet..) qui ne sont pas « gouvernés» pour échapper à l’appropriation privée bien qu’ils soient nécessaires à l’exercice de nos droits, les communs reposent sur au moins trois grands principes :- une communauté qui s’organise avec ses propres règles
- un accès partagé à un système de ressources vulnérables ou inexistantes, à créer
- un faisceau de droits et obligations pour ceux ayant accès à la ressource
En général, on comprend que cela a du sens de prendre soin « en communs » des biens communs au plan local, mais on comprend moins comment on peut gouverner des biens communs de grande dimension (l’air, l’eau, la biodiversité..) « en communs ». « Si vous croyez que c’est avec vos petites communautés qu’on va gérer le changement climatique » a-t-on dit à Elinor Ostrom. « Si vous croyez que vous allez y arriver sans elle » a-t-elle répondu..
3 - Les communs comme principes supérieurs à des approches statutaires cependant bien utiles
Les communs, ainsi décrits, transcendent les approches statutaires.Ce qui ne veut pas dire que les formes organisationnelles sont neutres ni que l’on n’a rien à apprendre des formes juridiques a-capitalistes inventées pour piloter des projets qui sont à la fois des mouvements sociaux ET des entreprises, à savoir les coopératives, associations et mutuelles. Ce n’est pas la même chose d’exercer son activité dans une organisation qui repose sur la recherche de bénéfice – même si ceux-ci sont « limités » comme dans les entreprises « sociales » ou au contraire dans une association à vocation non lucrative ou encore dans une coopérative pilotée par les travailleurs ou par les consommateurs.
Pour autant, « Les institutions dans lesquelles s’exercent l’activité importe mais l’action exercée par les communautés compte davantage encore »
4 - La situation économique des commoneurs est souvent un angle mort de la théorie des communs. Mais pas de la pratique !
On n’a bien entendu pas besoin d’être rémunérés pour (se) rendre service et contribuer aux communs. L’engagement gratuit est immense dans les communs. Mais certains défendent le principe d’un revenu universel pour permettre à chacun de contribuer à l’intérêt général ou l’intérêt collectif. D’autres cherchent l’hybridation de différents types de ressources.Le principe de réciprocité (cher à Polanyi !) fonde ce que certains théoriciens appréhendent comme « économie de la contribution » et qu’on retrouve dans les communs, notamment ceux dans lesquels les frontières sont poreuses entre « amateurs » et «professionnels », entre ceux qui fabriquent le « bien » ou le « service » et ceux qui l’utilisent ou en bénéficient, dans une relation d’échange non marquée par la recherche de profit.
Les commoneurs ont toujours des défis à surmonter :
- le monde n’est pas fait que de personnes qui visent le partage sincère
- les relations économiques se sont pas un long fleuve tranquille,
- « quand c’est gratuit c’est possiblement toi le produit »
- le possible mirage du revenu universel dont on aura du mal à négocier le niveau.
5 - Finalement la question n’est-elle pas : les communs ont-ils besoin d'argent ? de financement ?
Il y a ceux qui contribuent bénévolement aux communs, à la manière des millions de bénévoles du tissu associatif qui participent parce qu'ils pensent que le partage et la solidarité sont essentiels. C'est le cas des enseignants qui partagent des ressources de formation, des personnes qui s'impliquent pour faire vivre un tiers lieu, un café épicerie, un repair café, de tous les citoyens qui contribuent à l’entretien des espaces publics, comme dans les Pactes de collaboration en Italie..Il y a ceux qui pensent au contraire qu'il faudrait un revenu universel pour que le travail qu'ils font puissent être soutenu, dans les tiers lieux culturels, les espaces de création, …
Il y a ceux qui ne pensent pas d’abord à la rémunération du travail mais plutôt à la mise en partage d'une ressource : le code que l'on peut lire, utiliser, diffuser et, surtout, auquel on peut contribuer avec l'idée que le partage nous enrichit tous. Le logiciel libre n'en est pas pour autant un commun s'il n'y a pas d'attention à la communauté. L'entretien pérenne de la communauté des contributeurs est essentiel pour que le logiciel libre ne soit pas qu'un produit géré par des personnes détachées de leur entreprise pour contribuer au commun, (cf Android, Firefox...)
Il y en a encore qui pensent que c'est l'usager du commun qui devrait recevoir un financement pour pouvoir y avoir accès, par exemple pour des écoles gérées comme des communs. Une sorte de financement à la personne, avec des risques
Il y a ceux qui pensent qu'il faut financer la structure grâce à des financements publics et ceux qui pensent que c’est courir le danger de dépendre des pouvoirs publics. Ceux qui pâtissent des évolutions des financements publics ; pour les associations, par exemple, on est passé d’une logique de subvention à la raison d’être de l’association à des « appels à projets », voire à la commande publique et maintenant au paiement au résultat et mesure d’impact.
Il y désormais ceux qui pensent que la solution réside dans des « appels à communs » et ceux qui soupçonnent les financeurs qui les lancent de « créer des communs » pour les besoins de leur propre cause..
Ceux qui tentent de regarder le financement des communs « entreprises », par exemple dans les plateformes coopératives, la fabrication et la distribution des médicaments..
Il y a ceux, peu nombreux, qui prônent un financement lié à la mobilisation de droits sociaux (comme un système de sécurité sociale qui vous couvre quand vous allez à l’hôpital)
Il y a enfin ceux qui n'en parlent pas, qui ne citent que les côtes positifs des communs. Et il y a ceux qui meurent ou souffrent de ne pas en avoir parlé.. Alors, parlons-en !!
6 - Acteurs publics et les communs : quelles postures ?
- Aujourd'hui l'état, les régions, les collectivités sont très présents dans l'économie des entreprises par de nombreux mécanismes de soutien. Qu'en est-il sur l'économie des communs ?
La seconde celle de la « « cohabitation sans considération », comme le nomme Valérie Peugeot dans sa conférénce aux aux 3éme Journées du libre éducatif 2024. Elle est celle qui laisse se développer les communs tel wikipedia sans l'accompagner.
La troisième est celle de la coopération entre le secteur public et les communs que l'on retrouve par exemple dans le domaine des cartes : les collectivités en Bretagne (villes, région..) donnent depuis maintenant 20 ans leurs données à la communauté des cartes ouvertes Open Street Map et coopérent dans GeoBretagne.
Ces postures peuvent changer : l'IGN qui refusait de partager ses données il ya une douzaine d'années coopére maintenant pour développer des communs géographiques ; le Museum d'histoire natutelle qui avait dénoncé Tela botanica à sa création coopére aujourd'hui à la mise en communs des données botaniques.
L'acteur public peut ainsi être un facilitateur du développement des communs comme on l'a vu dans la loi numérique (2016) en annulant l'interdiction de diffusion des éditeurs de publication scientifique (après un délai de 6 mois ou un an) ou très récemment dans le domaine des communs pédagogiques.
L'acteur public peut ainsi participer à propager, catalyser, financer les communs un champ qui reste largement à explorer dans une culture du service public en France éloignée de la coopération ouverte.
cette dernière partie sur la posture des acteurs publics est inspirée de la conférence de Valérie Peugeot aux aux 3éme Journées du libre éducatif 2024.